Lundi 18 janvier 2010 1 18 /01 /Jan /2010 07:00

piednoir.gifNaître dans une famille pied-noir, c’est à peine moins pire que dans la mafia…

Etre une fille dans une famille pied-noir composée principalement d’éléments masculins, c’est à peine moins pire que dans la mafia…

Avoir trois oncles pieds-noirs, un père qui se convertit à l’occasion, des frères et des cousins pieds-noirs, c’est à peine moins pire que dans la mafia…

 

Aussi, lorsque je ne pus déroger plus longtemps à la présentation officielle de celui qui aurait plus tard le courage de m’épouser (et les pieds-noirs avec), n’en menai-je pas large !

Bien sûr, j’avais pris soin de ne pas trop approfondir les quelques particularités familiales à mon prétendant. J’en tenais un, il fallait que je le garde !

Une fois qu’il fut suffisamment bien arrimé, je décidai qu’il était assez fort pour affronter ces présentations sans prendre la poudre d’escampette.

 

La famille au complet s’était réunie pour l’occasion.

Les femmes préparaient le traditionnel couscous, les hommes parlaient déjà haut, se pliant ainsi à la coutume ancestrale : « Si tu veux être entendu, parle plus fort que les autres ! ».

C’est dans cette bruyante cacophonie que j’abandonnai mon amoureux dans la fosse aux pieds-noirs.

Comme un seul homme, mon père (qui, pour cette fois, ne fut pas mécontent d’avoir des beaux-frères aux cordes vocales fort développées), mes oncles, frères et cousins s’alignèrent en une seule file bien serrée, faisant face au coupable, qui, jusqu’à preuve du contraire, n’avait rien d’un innocent.

Mon père dégaina le premier (privilège de géniteur oblige), fit un pas en avant, sortit le fusil de mon grand-père et, souhaita ainsi la bienvenue à son futur gendre :

- Tu sais ce que c’est ça ?

- Non.

- C’est le fusil de mon père. Il s’en est servi pendant la guerre. Je n’hésiterais pas à m’en servir à mon tour si tu ne respectes pas ma fille.

 

Les oncles approuvèrent, soudain fier de ce beau-frère souvent trop effacé à leur goût, puis s’avancèrent, la mine grave :

- Dans la famille, les filles, c’est sacré, commença l’aîné.

- Surtout qu’elles sont pas nombreuses, continua le second.

- La petite, c’est notre fille aussi, termina le troisième.

 

Là-dessus, mon père s’interposa :

- Hé ho, doucement, c’est MA fille, pas la vôtre, vu ?

 

S’ensuivit une discussion des plus animée entre ces quatre pères. Je souris d’aise, les présentations s’étaient merveilleusement bien passées, et rassurai comme je le pus mon fiancé, tout en veillant à envoyer un de mes cousins bloquer la porte de sortie, au cas où…

Les hommes l’invitèrent à sceller son entrée dans la famille autour d’un verre bien plein, il se crut sauvé.

 

C’est alors que les femmes entrèrent en scène.

Et là, il valait mieux avoir l’estomac bien accroché.

Elles l’assirent de force à table, et tous les plats traditionnels familiaux défilèrent sous ses yeux, pour atterrir dans son assiette. Alors qu’il portait chaque bouchée à ses lèvres, elles le scrutaient, examinant attentivement la moindre de ses expressions, le félicitant dès qu’il poussait un « Ah ! » de contentement, fronçant les sourcils lorsque son extase était trop longue à se manifester.

Ce courageux jeune homme se laissa gaver sans sourciller – je sus, à ce moment-là, que son amour pour moi n’était pas feint – mangeant, avec le sourire, trois grandes assiettées de couscous, sous les regards attendris de notre madone :

- C’est bien, mon fils, mange !

 

Au terme de la journée, je ne fus pas mécontente de prendre congé de cette famille (bien-aimée au demeurant) dont l’excitation sonore m’avait collé des bourdonnements auditifs.

Dans la rue, mon futur me mis au parfum :

- Elle est marrante ta tribu, mais ça ne vaut pas la mienne ! Et tes oncles, c’est de la rigolade à côté de mes tantes ! Tu ne pourras pas dire que je ne t’avais pas prévenue…

 

Mon amour pour lui n’était pas feint non plus, mais ça, c'est une autre histoire...

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Par Sophie L. - Publié dans : La vie bouillonnante d'une femme - Communauté : tribulations de filles
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