Jeudi 6 janvier 2011 4 06 /01 /Jan /2011 07:00

teatime.jpg L’homme assis en terrasse est un habitué. Tous les jours à dix heures, il prend place à la table du fond à droite, celle collée à la vitre de la brasserie, salue le garçon d’un signe de tête et commande un thé au lait accompagné d’un verre d’eau qu’il ne boit jamais.

 

L’homme est séduisant, la trentaine avancée, bien mis, les ongles manucurés, fait assez rare pour être remarquable.

Il reste assis là, deux heures durant, puis s’en va à midi tapantes.

 

Le serveur a bien essayé d’engager la conversation, c’est ce que l’on fait avec un habitué, mais il a botté en touche, le renvoyant à son état de simple serviteur par quelques sourires condescendants.

Pendant deux heures, l’homme sirote son thé, les yeux fixes, sans esquisser d’autres mouvements que celui de sa main approchant la tasse de ses lèvres.

Il reste assis, immobile, parmi le brouhaha des clients qui s’installent, crient et s’interpellent, les chaises qui raclent le sol ou qui basculent dans l’affolement d’un départ.

 

Une main posée sur sa cuisse, l’autre légèrement crispée sur l’anse de la tasse, l’homme écoute.

Il entend les allers-retours du serveur, il sait reconnaitre, au son de ses pas, les chaussures qu’il porte, l’humeur qui l’anime ou encore estimer le poids du plateau qu’il tient en équilibre.

Il entend le bruit sec des récipients posés sur les tables, le froissement des billets, les pièces laissées comme une aumône dans la soucoupe.

Il entend les talons des femmes, le bruissement de leurs jupes sur leurs bas.

Il entend les corps qui s’affaissent sur les chaises.

 

Il sent les odeurs de la semaine.

Lundi, shampooing, savon, déodorant.

Mardi, les effluves fruitées, vulgarisées par une pointe animale.

Vendredi. Atroce.

Il sent la peur, l’angoisse, l’attente, l’espérance, la déception, l’allégresse, le bonheur, parfois.

Il entend leurs murmures, leurs secrets, leurs ricanements, leur mépris, aussi.

Il entend tout cela, il sent tout cela et il s’en nourrit.

 

La nourriture est si riche, si dense, si lourde qu’elle le rend malade. Une fois chez lui, il vomit ces odeurs et senteurs. Ce n’est pas de la bile, non, mais de vraies vomissures, morcelées et compactes.

Depuis quatre mois, il s’accroche et revient chaque jour à heure fixe. Il a pour habitude d’achever ce qu’il entreprend mais cette fois-ci se révèle bien plus difficile que les précédentes, pourtant, le résultat s’annonce déjà bien au-dessus de leurs espérances communes.

 

Ce jour-là, lorsqu’il regagne son domicile, il estime sa quête accomplie pour ne plus avoir à retourner sur la place, ni boire de thé. Il déteste le thé, c’est précisément pour cette raison qu’il s’est astreint à avaler ce breuvage douceâtre qui lui rappelle l’odeur de la mère de son père.

La première gorgée l’a tout de suite mis en condition, il a senti remonter ce bon vieux dégoût chargé de toute la violence que la seule évocation de la vieille provoque encore en lui. Vieille d’ailleurs, elle ne l’était pas, il faut bien lui rendre cette justice-là, c’est son cœur qui l’était : vieux, sec et fripé sans une seule goutte d’amour à pomper.

 

Il tire furieusement sur son mégot. Il se brûle les lèvres, la douleur est apaisante et il ricane. Elle aurait aimé ce qu’il est devenu, elle l’avait tant de fois prédit qu’il n’avait pu faire autrement que de suivre le chemin qu’elle lui avait tracé, avait-il eu d’autres choix ?

 

Suite de cette Nouvelle en deux temps (que certains connaissent déjà): Jeudi prochain

 

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Par Sophie L. - Publié dans : Les Nouvelles - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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Commentaires

j'avais vu que c'était le 1er épisode, j'avais décidé de ne lire que quand y'aurait les deux... j'ai craqué , j'ai lu e maintenant j'attends jeudi avec impatience :-)
Commentaire n°1 posté par bealapoizon le 09/01/2011 à 09h13

Allez Béa, c'est bon de s'autoriser un craquage de temps en temps! Et puis, un bouquin, tu ne le lis pas d'une traite, si? Eh bien là, c'est pareil!

Réponse de Sophie L. le 09/01/2011 à 16h42
Je ne sais pas ce que font les éditeurs, mais j'ai hâte, comme d'autres ici, de lire la suite.

Bonne séance d'écriture... :-)
Commentaire n°2 posté par Quichottine le 08/01/2011 à 21h37

Merci Quichottine! La suite est écrite... je vais peut-être remanier quelques mots, à droite, à gauche... Et puis, je serai ravie de faire partie des exceptions pour le mois prochain!!

Réponse de Sophie L. le 09/01/2011 à 16h44
Vivement la suite! Très énigmatique cet homme...

HS: Merci pour ton mail de novembre, il m'a beaucoup touchée
Commentaire n°3 posté par zorane le 08/01/2011 à 14h01

Comme je suis contente de te revoir parmi nous Zorane. Plein de biz!

Réponse de Sophie L. le 09/01/2011 à 16h46
Hâte de lire la suite - ton héros me fait penser à Jean-Baptiste Grenouille ("le Parfum", de Süskind)!
Commentaire n°4 posté par Liza P. le 07/01/2011 à 10h45

Ah, les odeurs... Mais ce n'est pas ce que le héros a le plus en commun avec Jean-Baptiste...

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h54
J'aime les choses bien écrites sans fautes d'orthographe, sans abréviation !
Une jolie petite pause!
Commentaire n°5 posté par Tael le 07/01/2011 à 08h22

Merci Tael et Bienvenue!

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h52
c'est un sérial killer ? il n'a pas l'air très net, limite flippant!!!!!!
vivement la semaine prochaine pour savoir....on peut avoir un indice ?
Commentaire n°6 posté par bab le 06/01/2011 à 21h16

Non, pas d'indices, il vafalloir attendre!

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h52
Mmmmmh, sympathique le détail des vomissures....... lol
Commentaire n°7 posté par Morue le 06/01/2011 à 17h35

Oui, j'ai pensé que c'était nécessaire!

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h51
la grand-mére est british !!!?
Commentaire n°8 posté par delph le 06/01/2011 à 17h07

Pas que je sache... Mais elle pourrait.

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h51
j'aime bien.
Commentaire n°9 posté par au rythme des maux le 06/01/2011 à 14h10

J'espère que la suite aussi...

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h50
pas mieux que Poulette MORDEL ;)
Commentaire n°10 posté par sabine le 06/01/2011 à 13h35

Mais que font les éditeurs???? C'est un monde quand même...

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h49
J'ai pas très envie de prendre un thé avec lui !
Commentaire n°11 posté par Au secours, mon fils m'apprend la vie ! le 06/01/2011 à 11h23

Sectaire!

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h49
Relu avec déléctation...(fais toi publier mordel ;-))
Commentaire n°12 posté par Poulette Dodue le 06/01/2011 à 11h22

C'est vrai ça, mordel!

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h48
1èere idée : il attend la femme de sa vie qui venait dans ce bar. Comme il n'a aucun autre moyen de la joindre, il vient là tous les jours à l'heure dite. Ils ont convenu de cela, il y a si longtemps.
2ème idée : il est aveugle. Cela me rappelle un film (Parfum de femme avec Vittorio Gassman dans le rôle principal).
3ème idée : Cette fois, c'est un roman qui m'est revenu à l'esprit (Le parfum, de Patrick Suskïn).

MAIS QUE VIENT FAIRE LA GRAND-MERE LA-DEDANS ?
Commentaire n°13 posté par Françoise le 06/01/2011 à 09h20

La prochaine que je suis en panne d'inspiration, fais-moi penser à te passer un petit coup de fil!

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h47
Un tea-time pas vraiment british...
Commentaire n°14 posté par sheily le 06/01/2011 à 07h34

Encore un mythe qui s'écroule!

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h47
Voilà un homme bien mystérieux. J'ai hâte de connaître la suite ...
Commentaire n°15 posté par Naniloup le 06/01/2011 à 07h30

Un peu de patience...

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h46
Je ne la connaissais pas et j'ai apprécié. J'attends la suite. Souvent les odeurs me rappellent des souvenirs d'enfance
Commentaire n°16 posté par Martine / Eglantine le 06/01/2011 à 07h29

Les odeurs et les souvenirs sont souvent liés, en effet.

Réponse de Sophie L. le 07/01/2011 à 17h46

Faites passer!

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